Un ciel parfaitement dégagé du point de vue de la politique internationale, déclarait le premier ministre Gunnar Knudsen en mai 1914 lors de la célébration du centenaire de la constitution de la Norvège. Pas étonnant donc que le déclenchement de la Première Guerre mondiale en juillet/août 1914 ait pris les Norvégiens et Hydro par surprise.
La Norvège était un pays neutre et le milieu des affaires n’était rattaché à aucun clivage politique. La direction de Hydro était déterminée à honorer les contrats qu’elle avait signés sur la vente de nitrate de calcium et de nitrate d’ammonium. Mais la pression se fit très vite plus forte, notamment de la part des pays alliés, la France, l’Angleterre et la Russie, pour que Hydro adopte une approche différente.
La direction de Hydro décida par la suite d'augmenter ses livraisons de nitrate de calcium et de nitrate d'ammonium aux alliés, mais la société continua de vendre au marché allemand. La situation n’avait rien de simple. D’une part, Hydro disposait de contrats d’approvisionnement avec les Allemands et d’autre part, une grande part de son capital social appartenait aux Français. Selon certaines rumeurs, les expéditions de marchandises sur le Skagerak étaient surveillées par des sous-marins.
En cas d'attaque...
La direction pensait que les installations de la société constitueraient des cibles clés en cas d’attaque de la Norvège. Elle prit donc ses précautions en acquérant 10 canons antiaériens, huit canons terrestres, cinq mitrailleuses et 17 projecteurs. Des canons Flak furent installés à Rjukan et à Notodden. Les parties essentielles et vulnérables des installations de production firent l’objet de patrouilles. Les barrages furent protégés et un système de téléphone fut mis en place pour donner l’alerte en cas d’attaques aériennes. Heureusement, tous ces dispositifs n’eurent pas à servir.
Un conflit interne
Le conflit externe a fini par gagner la société. Harald Bjerke, alors directeur général adjoint, coopérait volontiers avec les investisseurs français. Mais ces derniers voyaient en Eyde un pro-Allemands. Les querelles internes et la multiplicité des parties prenantes affectaient la gestion de Hydro au quotidien. Alors que les principaux travaux de construction arrivaient à leur fin, il apparaissait clair que la société avait besoin d’une administration stable.
Sam Eyde n’était pas l’homme idéal pour gérer les activités au quotidien. Sa nature dynamique ne cadrait pas avec « les grandes réunions sur de petits sujets ». Eyde avait senti par lui-même le besoin de changement mais parallèlement avait du mal à lâcher du lest.
Sam Eyde se retire
La nécessité d’une réorganisation fut progressivement acceptée. En 1915, Sam Eyde fêtait ses 10 ans au poste de directeur général, mais deux ans s’écoulèrent encore avant qu’il ne soit remplacé par Harald Bjerke.
Le retrait de Eyde prouva une nouvelle fois le puissant lien qui l’unissait avec le personnel de la société. Une grande statue fut ainsi érigée à Rjukan en 1920 et les célébrations continuèrent pendant deux jours.
Haber-Bosch – être ou ne pas être
Le processus Birkeland/Eyde était très consommateur d’énergie. Vers 1910, les Allemands Fritz Haber et Carl Bosch développèrent une nouvelle technologie sur la synthèse de l’ammoniac, baptisée processus Haber/Bosch. Se reporter au schéma du processus. L’isolement des Allemands pendant la Première Guerre mondiale constitua un facteur clé du développement de cette technologie.
La concurrence s’intensifiait dans l’industrie des engrais mais Hydro bénéficiait d’une solide position sur le marché grâce notamment à son installation précoce et à sa capacité à rembourser ses dettes.
L’amélioration de la méthode de l’arc électrique constitua l’une des première réponses de Hydro aux attaques de la concurrence. Vers 1925, il apparaissait clairement que la concurrence allait encore se renforcer. Badische lança un produit au nitrate de calcium et fusionna avec deux autres sociétés allemandes pour former la puissante IG Farbenindustrie.
Sam Eyde revint alors sur le devant de la scène – non seulement il poussa Hydro à adopter « la méthode de l’ammoniac » mais il forma également un partenariat avec IG Farben. Le directeur général Harald Bjerke résista un certain temps avant de quitter son poste. Il fut remplacé par Axel Aubert. Sur la fin, Eyde faisait presque cavalier seul. IG Farben racheta 25 % des actions de Hydro. L’entreprise allemande se chargeait également de la commercialisation des produits de Hydro en dehors de la Norvège.
Une nouvelle période de construction à Telemark
En 1927, Hydro acheta une licence pour exploiter la méthode de l’ammoniac et, avant la fin de l’année 1928, l’entreprise avait déjà commencé à construire des usines d’ammoniac et à adapter la chaîne de production de ses usines de Rjukan et Notodden. La décision de modifier les usines prise en 1927 est à mettre en grande partie au crédit du directeur général Aubert. Elle aboutit à une multiplication par quatre de la capacité. L’énergie hydroélectrique était utilisée pour produire de l’hydrogène par hydrolyse. A cet égard, Hydro bénéficiait encore d’un atout concurrentiel.
Dans la deuxième moitié des années 1920, le développement de l’électricité a permis de distribuer des centaines de milliers de kilowatts sur le réseau de transmission. Les usines de production n’avient plus besoin d’être construites à proximité de la source d’énergie. Hydro pouvait désormais construire une usine au bord de la mer, plus proche de son marché. L’alliance avec IG Farben, le leadership technologique et la solide position de Hydro sur le marché ouvrirent la voie à la construction d’une nouvelle usine d’engrais en Norvège. Le site choisi fut Herøya, ville située à proximité de Porgsrunn, au croisement du fleuve Tinnelv, qui traverse Rjukan et Notodden, et du fjord d’Oslo.