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En norvégien, Yara signifie une bonne récolte et une bonne année

Un nouveau pas de géant

Les premiers projets industriels et hydroélectriques de Hydro auraient pu faire de Notodden le Klondike du nord, mais ceux-ci allaient très vite être éclipsés par les investissements et développements dont bénéficia Rjukan.

Rjukan, historical picture

A l'été 1906, une grande incertitude planait encore sur la disponibilité des capitaux nécessaires au développement de l’imposante chute de Rjukan, au nord-ouest de Notodden dans le comté de Telemark, au sud de la Norvège, et à l’alimentation en énergie des nouvelles usines. Mais la société Elektrokemiske et la famille Wallenberg étaient fortement intéressées par le projet et firent en sorte que celui-ci aboutisse.
La route menant à la chute de Skarsfoss fut terminée vers la fin de l’été et les travaux du premier tunnel pouvaient commencer. Le plan prévoyait de développer Rjukan en deux phases. Dans un premier temps, on procéderait à la construction d’une centrale électrique à Vemork. Puis une deuxième centrale serait bâtie à Såheim. La ville de Rjukan bénéficierait du développement de ces deux sites. Les travaux s’accélérèrent à mesure que les ouvriers arrivaient et des quartiers spéciaux durent être développés pour loger ces ouvriers.

Un projet attractif
De nouvelles négociations débutèrent avec Badische en Allemagne. Les Allemands pensaient que leur technologie de four Schönherr était prête à être commercialisée et réalisèrent qu'il serait beaucoup plus économique pour eux de s’approvisionner en électricité en Norvège.


Eyde, Wallenberg et Moret menèrent les négociations, représentant respectivement les intérêts norvégiens (Hydro), suédois et français. Un accord fut signé le 11 septembre 1906. Deux nouvelles sociétés furent créées dans le cadre du développement de Rjukan, avec un capital social de 34 millions de couronnes norvégiennes, dont 50 % appartenant à Badische. Le capital social de Hydro connut également une augmentation. Le développement de Rjukan a donc été rendu possible grâce à de considérables investissements allemands, français et suédois.


D’un point de vue opérationnel, l’investissement allemand fut alloué à la construction des usines d’acide nitrique tandis que l’investissement norvégien permit de financer les projets hydroélectriques.

Le four Schönherr contre le four Birkeland-Eyde
Quel type de four allait donc être utilisé dans les usines de Rjukan ? Suite aux négociations, il avait été décidé que les deux parties devaient continuer à se concurrencer. Les investisseurs allemands attendaient de meilleurs résultats des fours Birkeland-Eyde mais les tests s’éternisaient et une décision devait être prise. De nouvelles comparaisons furent effectuées mi-juin 1910. Les résultats des deux fours étaient quasi identiques. Un compromis fut trouvé au final : huit rangées de fours Schönherr de Badische et deux rangées de fours Birkeland-Eyde. Au total, ce sont donc 120 fours qui furent installés dans un bâtiment de plus de 6 000 m².

Eyde sur la touche – pendant un an
La période comprise entre 1907 et 1910 fut intense et riche en défis, à Notodden et encore plus à Rjukan. Les principes de leadership mis en place entravèrent la coopération entre la direction et les propriétaires des sociétés. Eyde fut critiqué pour sa gestion de Hydro et des sociétés de Rjukan. Après quelques temps, les investisseurs français et allemands se liguèrent contre lui, et les investisseurs suédois ne le soutinrent pas davantage.


Eyde joua un rôle prépondérant dans le choix du four. Une fois ce point réglé, l’organe dirigeant des sociétés de Rjukan (Aufsichtsrat) décida que Eyde devait quitter le conseil d’administration des sociétés à compter du 1er septembre.

1911 : Le retrait allemand au profit des Français
L’année suivante, les travaux de Rjukan ne progressaient toujours pas à l'allure souhaitée. Les investisseurs allemands devaient passer outre leur déception et admettre que la technologie Schönherr n’était pas assez performante et que la technologie de Hydro allait désormais être utilisée seule. Il était par ailleurs évident que les usines d’acide nitrique de Rjukan dépasseraient le budget alloué.


Au début de l'été 1911, les Allemands semblaient vouloir revendre leurs participations dans les sociétés de Rjukan. Eyde mit alors tout en œuvre pour lever des fonds afin de racheter la majorité des parts de Badische. Avec l'aide de Marcus Wallenberg, Horace Finaly et Hans Olsen, alors membres du conseil d'administration de Hydro, il parvint à ses fins.


Le 28 septembre, Norsk Hydro annonçait officiellement qu’elle avait racheté la majorité des parts du groupe allemand dans les sociétés de Rjukan. Hydro subit une complète réorganisation et il apparaissait alors logique que l’aboutissement des projets de Rjukan devait revenir à Eyde.

Le retour de Eyde
Le retour de Eyde à la tête des projets de Rjukan fut largement salué. Lorsqu’il arriva à Notodden quelques jours plus tard, il fut accueilli par une procession de torches et acclamé par des milliers de personnes. Eyde répondit à cet honneur par un discours poignant sur les marches du centre d’administration. Il prit ensuite la route pour Rjukan.


« J’ai pris mes quartiers à Rjukan et me suis fait installer un téléphone à côté de mon lit, demandant à être contacté chaque fois que nécessaire, à toute heure du jour et de la nuit  ; il n’y a pas une nuit où je n'ai pas été appelé et amené à me rendre à l’usine pour prendre des décisions. »


Le 8 novembre, un télégramme fut envoyé à Paris indiquant qu’un cinquième de l’usine était en production. Malgré tous les efforts déployés, Eyde sentait bien que la main-d’œuvre était insuffisante. La chaîne de production devait avoir un meilleur rendement.


« Nous avons très vite pu bénéficier de 1 000 hommes supplémentaires ; au 1er novembre, la main-d’œuvre s’élevait à 2 000 ouvriers puis fut portée à 2 500 à la fin du mois. » Des ouvriers furent également dépêchés de Notodden. Tous les efforts déployés portèrent leurs fruits et le développement de Rjukan progressa.


A la fin de 1911, 100 millions de couronnes norvégiennes (l’équivalent de 13 millions d’euros au cours de 2003) avaient été investis dans les activités de Hydro dans le comté de Telemark. Cette somme équivalait au budget de l’état norvégien de l’époque. La production d’acide nitrique nécessitait 188 000 chevaux-vapeur, et la société disposait d’environ 1 500 employés permanents.


A plusieurs reprises, Eyde souligna le fait qu’il avait géré des projets de développement similaires lorsqu’il était en charge du plus grand bureau d’ingénierie de Scandinavie. Mais malgré cela, il était impressionné par les dimensions du développement de Rjukan.


Il était également remarquable que des projets d’une telle complexité puissent être exécutés dans une région aussi éloignée avec si peu d’infrastructures et si difficile d’accès. Les solutions de transport étaient également ambitieuses : le rail vers Tinnoset, le ferry-boat sur le lac Tinnsjøen et une nouvelle voie ferrée entre Mæl et Rjukan.


La création d’une communauté urbaine de A à Z
Des habitations furent construites à Rjukan, de même qu’une épicerie, une boucherie avec une chambre froide et des bains publics. Les rues furent équipées de systèmes d’alimentation en eau et d’égouts, de lampadaires électriques et de lignes téléphoniques. La ville se dota progressivement d’une caserne de pompiers, d’un hôpital, d’écoles, de parcs, de clubs de sport et même d’une bibliothèque. Hydro s’efforçait de fournir un toit à ses employés de Notodden mais se trouva dépassé par les projets de Rjukan.


Les logements envisagés pour répondre aux besoins sociaux de la Norvège se cantonnaient à l’époque à de simples logements ouvriers. Cependant, si les besoins en logement se faisaient pressants lors de la période de construction à Rjukan, la plupart des logements des nouveaux employés étaient des maisons individuelles ou jumelées avec jardin.


Eyde avait participé à la définition de l’architecture et à la réalisation des plans pour Notodden, mais cette implication n’est rien comparée à l’intérêt qu’il porta à Rjukan. Ces projets ont permis à quelques heureux architectes et ingénieurs de concevoir, planifier et réguler une ville entière. Certaines des constructions, telles que les centrales électriques de Rjukan, notamment celle de Såheim baptisée l’Opéra, restent les témoins d’une architecture monumentale.

Périodes de trouble et de grève
Mais le développement de Rjukan a également été marqué par divers conflits et retards de construction. Les ouvriers travaillaient dans des conditions difficiles propices à la formation de mouvements politiques radicaux, et plusieurs grèves vinrent retarder les travaux. La vie sociale s’avérait parfois agitée. Les journaux locaux faisaient régulièrement état de rixes et de désordres sociaux. La main-d’œuvre se déplaçait librement dans le pays à cette époque et nombre d’ouvriers migrèrent vers Rjukan. Ils affluaient de toutes parts et ils n’étaient pas tous des enfants de chœur.


« Ceux qui ont pris part à ces rixes sont des hooligans originaires de Christiania, des fauteurs de troubles et des Suédois », publie un journal local. Bizarrement, il semble que les ouvriers avaient davantage de respect pour les ingénieurs et les dirigeants des usines que pour les agents de police.


De l’attraction touristique à l’électromagnétisme
Avec le majestueux pic de Gausta, la chute de Rjukan constituait l’un des principaux attraits touristiques de la vallée. Gausta culmine toujours à 1883 mètres au-dessus du niveau de la mer mais la chute de Rjukan a rarement eu l'occasion de montrer sa pleine puissance. Lorsque tel était le cas, les touristes affluaient dans la vallée. Eyde se plaisait à dire que la chute n’avait pas disparu et qu’elle avait été mise au service de l’humanité. La chute de Rjukan a permis à la petite communauté de Såheim de devenir la grande Rjukan. Le 19 juillet 1908, l’Aftenposten écrivait : « Même si Rjukan a perdu de sa valeur touristique, elle a indubitablement gagné en valeur commerciale. »


 

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