La nouvelle centrale électrique de la chute de Svelgfoss près de Notodden produirait 30 000 chevaux-vapeur, soit l’équivalent de la production totale d’énergie hydroélectrique de la Norvège au cours des trois précédentes années. Cette centrale serait la plus grande d’Europe et la deuxième plus grande du monde. Les travaux de construction, qui débutèrent en 1905, ont permis de créer plus de 400 emplois.
La chute Svelgfoss de la rivière Tinnelv se situe au nord de Notodden dans le comté de Telemark au sud de la Norvège. Le débit d’eau était soumis à d’importantes fluctuations d’origine naturelle et pouvait se limiter à 6 m3 par seconde. Cependant, après la régulation des lacs Tinnsjø et Møsvatn, le débit d’eau de Svelgfoss s’établissait au minimum à 90 m3 par seconde.
La régulation du Møsvatn constituait à elle seule le plus important projet de régulation en Europe à l’époque.
Marche d’essai
« La grande chute peut gronder librement pour l’instant », expliquait l’ingénieur Sigurd Kloumann à un journal local en septembre 1904 ; en mai de la même année, un autre journal local écrivait : « La marche d’essai décidera de la mise en œuvre éventuelle des projets complémentaires. On dit que ces projets impliquent ni plus ni moins l’exploitation de la chute de Rjukan. Aucun risque de pénurie d’énergie à ce niveau là. »
La régulation de Svelgfoss, Tinnsjø et Møsvatn constituait des projets de grande dimension. Si ces projets aboutissaient, il serait plus facile d'obtenir le soutien nécessaire à des développements de plus grande envergure, plus en amont du cours d’eau.
Le sol du site du lac Tinnsjø était constitué d’un mélange de sable et d’argile meuble et irrégulier sur une profondeur inconnue. Le barrage mis en place était si solide qu’il résista pendant 95 ans.
Le projet Svelgfoss était cependant encore plus spectaculaire et peut-être plus avant-gardiste. « Maintes fois, la chute s’est jouée de nous, détruisant la nuit ce que nous avions bâti le jour, se faufilant par des orifices et des fissures et ruinant une semaine complète de travail. »
Eyde était très fier de participer à ce projet, d’autant plus qu’il avait donné le feu vert à son lancement avant même d’avoir terminé de lever des fonds pour le financer.
La majorité des travaux préliminaires avaient été achevés mi-décembre 1905, date de la création de Hydro ; et la construction des fondations de la centrale électrique et du barrage principal avait débuté au même moment. La suite des travaux de la centrale électrique pouvait désormais être réalisée sur sol sec. Le toit fut terminé en octobre 1906, et les travaux d’installation des turbines commencèrent en 1907. Le barrage fut terminé et sa surface traitée avant fin mars 1907, et en octobre de la même année, la production de la centrale électrique commençait, écrivait Eyde dans ses mémoires.
« Ils devaient lutter contre la chute »
« La chute était un véritable chaudron bouillonnant et c’est dans ces conditions que les ouvriers devaient creuser, remblayer et bâtir. Chaque outil, chaque machine devaient être hélitreuillés au dessus de la gorge ; chaque pièce de la centrale électrique que vous voyez nichée en contrebas a dû être descendue par grue. Jour après jour, centimètre après centimètre, les ingénieurs et les ouvriers se sont battus contre la chute, pour juguler sa force et la dompter, afin de pouvoir creuser des tunnels et ériger le barrage. »
Lorsque les usines de Notodden furent achevées en 1907, elles pouvaient disposer des 30 000 chevaux-vapeur mis à leur disposition par le Svelgfoss. La centrale électrique augmenta par la suite sa capacité de 10 000 chevaux-vapeur puis de 15 000 chevaux-vapeur supplémentaires grâce au développement de la chute Lienfoss plus en aval.
Ces centrales électriques constituaient de véritables attractions et plusieurs hautes personnalités de Norvège et d’ailleurs s’y sont ainsi rendu. Le roi Haakon VII de Norvège visita les lieux en 1908 et 1909 et le Roi Chulalongkorn du Siam s’y rendit à l’été 1907, visitant les deux sites de Notodden et Rjukan.
Néanmoins, les projets menés à Notodden furent rapidement éclipsés par les énormes développements entrepris à Rjukan plus en amont du cours d’eau. Ces derniers allaient prendre des dimensions telles qu’elles définirent de nouvelles références pour l’industrie et l’exploitation de l’énergie hydroélectrique en Norvège. Les ressources hydroélectriques des montagnes norvégiennes ont constitué l’un des atouts majeurs de Hydro au fil du siècle.