La création d’une industrie des engrais en Norvège doit avoir pour objectif la réalisation d’expériences et d’essais à une échelle réaliste dont les résultats permettront d’attirer les investisseurs.
Le but ultime est en effet d’arriver le premier dans la course internationale aux investissements. Il est alors nullement question de développer cette nouvelle branche industrielle à une échelle commerciale en Norvège.
Mais le pays offre des avantages non négligeables : l’extraction de l’azote contenu dans l’air requiert de grandes quantités d’énergie, laquelle peut être obtenue par l’exploitation des nombreuses chutes d’eau norvégiennes. En Norvège, l’électricité peut être produite à un coût plus faible que dans n’importe quel autre pays.
Birkeland, Eyde et les ingénieurs
Sam Eyde a non seulement acquis les droits d'exploitation des chutes d'eau, mais il gère également une société d’ingénierie très florissante. Durant les premiers mois suivant la signature de leur accord en 1903, Birkeland et Eyde réalisent des expériences à Christiania (aujourd’hui Oslo). Le Professeur Birkeland est alors chargé du développement technique de la méthode de l’arc électrique ainsi que des expériences. D’autres ingénieurs sont recrutés afin d’effectuer des essais chimiques.
L’équipe du projet travaille dur et sa motivation est sans cesse ravivée par Eyde, conscient de la portée potentielle de leurs travaux. Plusieurs des ingénieurs engagés par Eyde sont affectés chaque jour à des tâches différentes. Ce dernier s’entoure également d’experts étrangers qui officient comme conseillers.
Pratiques et méthodiques, ces ingénieurs jouent un rôle prépondérant dans la consignation des résultats des expériences ainsi que dans le développement du projet à une échelle industrielle.
Wallenberg et Elkem
A l’automne 1903, Sam Eyde et l’un de ses partenaires, l’industriel suédois Knut Tillberg, mettent en œuvre des actions visant à attirer l’attention des investisseurs allemands et suédois. Vers la fin de l’année, deux investisseurs suédois, les demi-frères Knut et Marcus Wallenberg, prennent part au projet. S’ensuit alors la fondation de l’entreprise Elektrokemisk – Elkem, qui est aujourd’hui l’un des plus grands fournisseurs internationaux de métaux et de matériaux.
Eyde s’est déjà rendu à deux reprises en Allemagne pour négocier avec les dirigeants de BASF mais ceux-ci pensent qu'il subsiste encore un trop grand nombre d’incertitudes dans la méthode de l'arc électrique pour prendre le risque d’y consacrer un investissement conséquent.
Toutefois, les Suédois sont entrés en scène avec le soutien de la banque Enskilda de Stockholm. Débute alors un partenariat à long terme qui se poursuivra tout au long du développement industriel de la Norvège.
De l’expérimentation à la fabrication
La ville de Notodden située dans le Sud de la Norvège apparaît comme le site idéal pour passer des travaux de laboratoire à la mise en production car elle est dotée d’une centrale hydroélectrique construite en 1901. L’entreprise de fabrication de nitrate Notodden Salpeterfabriker AS est fondée à Notodden en 1904. A l’automne de cette même année, la construction du site est déjà bien avancée.
En dehors d’un petit cercle fermé, personne ne sait encore vraiment ce que les investisseurs attendent de l’usine de Notodden. « S’agit-il d’une unité expérimentale ? », s’interroge un journal local le 24 septembre 1904. La question s’adresse en fait à un ingénieur de 26 ans dénommé Sigurd Kloumann qui est alors en charge des travaux de construction du site. « Non », répond ce dernier. « C’est une usine. »
Les expériences se poursuivent tandis qu'on élabore les plans de l’installation d'absorption de gaz comprenant deux rangées de blocs de grès et une tour en granite d’une hauteur de 10 mètres, remplie de quartz, à laquelle est ensuite ajoutée une deuxième tour remplie de briques enduites de chaux. Cette installation devrait permettre d’obtenir une production d’acide nitrique largement supérieure à 500 kg par kilowatt-an.
La production débute à Notodden le 2 mai 1905. L'usine compte environ 100 employés. La création de ce site est considérée comme la première étape d’un projet de plus grande envergure mais les plans de ses fondateurs vont bientôt être modifiés.
Avant même que des documents mettant en évidence la progression de la production soient établis, des actions sont mises en place pour attirer un investisseur encore plus important : la banque française Paribas (Banque de Paris et des Pays-Bas).
Les experts arrivent...
« Des représentants de la Banque de Paris et des Pays-Bas - 12 personnes au total – en visite à Notodden (...) en vue d’un investissement dans l’exploitation des chutes d’eau arriveront aujourd’hui par le train de 6h15... », annonce le quotidien national Aftenposten le 14 juillet 1905. L’article ne donne pas plus de précisions. Il s’agit en fait d’une commission d’experts de haut niveau spécialisés dans l’industrie, la chimie et l’agronomie.
Cette visite est semblable à celle d’auditeurs externes. Le personnel de l’usine doit faire bonne impression, fournir des documents attestant que l’usine sera en mesure de produire une quantité suffisante d'acide nitrique et, surtout, montrer que le produit répond aux attentes.
...et sont impressionnés
A son retour, la commission rédige deux rapports. L’un deux indique que les Scandinaves ont obtenu des droits d’exploitation de l’énergie hydroélectrique très intéressants, et fait mention du capital investi, des coûts de fonctionnement du site et du four à arc électrique en des termes positifs.
Le deuxième rapport, rédigé par des chimistes, affirme que la qualité de l'engrais produit par l'usine ne fait aucun doute. Les experts y indiquent avoir le sentiment que le système d’absorption peut encore être amélioré et saluent les efforts réalisés jusqu’à présent. Le seuil de rentabilité est fixé à 500 kg par kilowatt-an.
Dans l’ensemble, les résultats de la visite des experts auraient pu ne pas paraître totalement convaincants si la commission n’avait pas ajouté dans ses rapports une remarque favorable à l’usine, précisant que les problèmes subsistants pourraient être résolus :
« Toutefois, nous ne pouvons mettre un terme à notre mission sans souligner le formidable sens de l’innovation, l’exceptionnel esprit d’entreprise et l’audace parfaitement mesurée dont les auteurs de ce procédé, leurs employés et leurs investisseurs ont fait preuve en apportant la solution à un problème si épineux et en construisant un chef-d’œuvre si remarquable en un temps aussi court. Si l’on souhaite prévoir l’avenir de cette usine, il est essentiel de ne pas sous-estimer ces qualités qui seront des facteurs de réussite dans le travail qui reste à accomplir. »
La banque Paribas investit
Les bases sont désormais jetées pour de nouvelles négociations avec la banque Paribas. Les frères Wallenberg, Knut Tillberg et Sam Eyde partent pour Paris fin août et en reviennent avec 2,5 milliards de couronnes norvégiennes (l’équivalent de 300 000 euros au cours de 2003) destinés à la réalisation de nouveaux travaux sur le site de Notodden.
L’accord passé avec la banque Paribas est principalement l’œuvre des frères Wallenberg qui ont entrepris les premières démarches visant à attirer les investisseurs français, le rôle de Eyde à cette époque consistant essentiellement à faire avancer le projet.
Même si l’engagement de la banque Paribas est limité, il permet d’exploiter la chute d’eau de Svelgfoss pour produire l’électricité nécessaire à une nouvelle installation de plus grande ampleur située à Notodden.